Fiction I

De Le modèle M3M
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A l'instant t, il se produit un événement qui va avoir une incidence majeure sur la vie des humains.

A l'instant t, d'autres événements se produisent.

A l'instant t, des particules dans l'univers circulent, accélèrent, entrent en collision, échangent des énergies, se transforment en énergie, ou naissent d'une énergie. L'univers est empli de grands vides, parsemée de ceratines densités dont certaines s'avalent elles-mêmes. L'univers est habité de froideurs parfaites et immobiles, et de chaleurs extrêmes et désordonnées.

A l'instant t, sur la 7ème planète d'une petite étoile d'une galaxies spiralée, l'exception de la vie s'entretient et s'affiche dans son étonnante diversité, dans sa surprenante organisation: l'entropie, le désordre sont maintenus à l'écart de ces structures qui cohabitent dans des systèmes apparemment improbables. Mais qui saura jamais le poids de la nécessité dans cette spectaculaire émergence ? Il a fallu 13 milliards d'années à l'univers, dont 4 milliards d'années à la planète pour en arriver là, et tout laisse croire que cela ne fait que commencer: le cactus arrogant du désert, la molle méduse des mers translucides, un infime virus qui fait vaciller un géant un milliard de sois plus gros que lui, une baleine qui voudrait souvent être sourde, un baobab bien plus lourd, bien plus vieux et bien plus obstiné que la baleine, un crapaud bavard, un brin d'herbe tout souple, un aigle minutieux, tous semblent participer à une belle et longue histoire qui n'a aucune raison de ne pas se prolonger.

A l'instant t, une paysanne vietnamienne pose un petit pied nu sur une brindille d'une colline déserte de la jungle tropicale, et ce faisant elle écrase deux petits insectes discrets dont la vie s'interrompt aussitôt. La paysanne ne se soucie pas compte de ce double animalicide, car elle songe à son fils qui va passer des examens dans la ville proche. Dans le cerveau de la paysanne, de nombreuses cellules neurones échangent des signaux rapides, et dans cette complexité se dessinent simultanément l'image d'un adolescent courageux, celle du petit enfant dont il est issu au cotés de sa mère - la paysanne - qui lui donne le sein, qui lui prend la main, qui rit avec lui, qui s'étonne de sa manière de parler. Et aussi l'image du père de l'enfant, de la maison qu'ils ont occupée 20 ans plus tôt, des paysages chauds et lumineux qui les entouraient. Et aussi les images floues et multiples des avenirs possibles de l'étudiant qui est à la croisée des chemins. Images de villes, de voitures, de maisons, de livres. Images qui appelelnt d'innombrables autres images, d'innombrables autres sons, d'innombrable autres saveurs, d'inombrables autres idées. Pendant que ces images se forment, se croisent, se reforment et se déforment dans l'eprit de la paysanne, ses mains tiennent fermement une corde au bout de laquelle se meut un boeuf aussi lourd que placide, ses pieds se posent prestement et successivement sur des emplacements habilement choisis sur un sol chaotique et détrempé, et sa bouche émet des claquemenst secs et sonores que le boeuf comprend et respecte. En cet instant, il se passe dans le corps et dans le cerveau de la paysanne une subtile multitude tâches plus ou moins conscientes, et dont la complexité n'a rien à envier à celle d'une galaxie entière, car la descrition explicite des rouages actifs de la première excéderait en volume la description des rouages actifs dans la seconde.

A l'instant t, dans un village du sud de l'Ukraine, un homme et une femme interpénétrés arrivent à l'aboutissement de leurs désirs tendus et impatients. Il est en elle, il aspire à s'introduire tout au fond d'elle, à l'envahir, à la posséder, à la ressentir sienne, à l'emplir de lui. Elle l'a en elle, elle le veut, elle se veut sienne et le veut sien, elle aspire à s'anéantir dans sa toute-puissante présence, elle se sent exister intensément et pleinement. Leurs consciences ne sont peuplées en ce moment que de leurs images mutuelles et mélangées, mais leurs corps est parcouru de messages rares et prioritaires, qui les guident sans détours vers leur mission d'être vivant. L'exigeance du plaisir ultime débouchera sur une petite collision intime, l'éclosion d'une vie nouvelle, d'un individu nouveau porteur de tous les possibles des être humains ce cette planète.  

A l'instant t, le président des Etats-Unis d'Amérique est assis et réfléchit, et défèque. Dans sa tête, posée sur les paumes de ses mains, des idées assez éparses se succèdent. Il se demande quelle compensation il pourrait négocier avec les sénateurs réticents pour obtenir le passage de certaines lois d'immigration sur lesquelles il s'est batu lors de sa campagne électorale. Il se demande comment expliquer à sa femme que les sous-vêtements qu'elle lui a offerts, souples et gracieux, sont moins confortables que ceux, vieux et ridicules qu'il utilise depuis des années. Il se demande pourquoi l'homme le plus puissant de la terre est aussi trop timide pour dire à cette belle fonctionnaire espagnole que depuis qu'il l'a rencontrée, il songe trop souvent à ses lèvres mielleuses, à son décolleté joliment gonflé, mais aussi à son regard de provocante et joyeuse insubordination. Il se demande comment changer l'ordre des sujets de l'ordre du jour d'un bureau spécial de crise pour sans laisser paraître avec évidence que certaines de ses décisions pourraient être conditionnées par d'autres, sur lesquelles il devra faire des concessions utiles à valoriser. Il se demande ce que les américaines et une certaine espagnole pensent de lui lorsqu'il sourit dans les discours de circonstance. Il se demande par où le microscopique poisson d'argent qui se faufile au sol entre ses jambes a pu s'introduire dans ces lieux, il se demande si ce poisson d'argent n'est pas un robot télécommandé par les russes ou les chinois, ou si c'est une trouvaille ultra-secrète des services secrets américains. Il se demande pourquoi un petit bouton durci sur son bras le démange parfois la nuit. Il se demande où il rangé ses lunettes. Il se demande pourquoi il se demande tout cela.

A l'instant t, dans un stade de football bondé et surchauffé d'Argentine, un ballon de football vol et heurte un petit objet volant, trop petit pour que sa trajectoire soit visiblement déviée, trop petit pour être un oiseau, trop gros pour être un gros coléoptère ou un gros hyménoptère. Ce choc discret passe inaperçu auprès des 22 joueurs, des 3 arbitres et des 22218 spectateurs qui suivent des yeux le vol du ballon. Après le choc, la balle continue sa trajectoire, elle s'approche du redoutable avant-centre de l'équipe qui porte de brillantes tenues bleu-ciel. L'avant-centre court vers le point où il pourra à son tour toucher le ballon, et mettre toute son énergie dans une volée qui peut faire vibrer le stade. La moitié des spectateurs est prête à vibrer d'une joie intense, barbare, bestiale, celle des guerriers qui voient la ville ennemie ployer sous leurs assauts conquérants. L'autre moitié des spectateurs est prête à se lamenter et à pleurer, comme les habitants et guerriers d'une ville résistants aux assauts trop violents d'ennemis mieux armés. Dans la foule quelques exceptions ont des pensées paradoxales.  Un homme voudrait que son équipe gagne, mais qu'elle ne marque pas ce goal, parce qu'il a misé gros sur le score actuel du match, et un goal de plus impliquerait pour lui de nouveaux déboires couteux envres les organismes qui lui ont prêté. Une femme affiche un support enthousiaste de son équipe, mais désire au fond d'elle une défaite, pour ne plus devoir endurer les soirées que son mari passe loin d'elle à célébrer douteusement les succès des bleus. Un autre homme voudrait que son équipe gagne, mais ses motivations sont multipliées: son fils unique s'est éloigné de lui lorsque leur équipe a eu uen suite de résultats faibles, et la femme dont il est divorcé essaie de convertir leur fils à devenir supporter d'une équipe rivale.

A l'instant t, le petit objet volant subit une brusque et violent changement de trajectoire, et c'est bien cela qui pourrait changer la trajectoire de l'humanité, et pas par un simple effet papillon. Le petit objet ne peut plus voler, et sous l'effet du choc il est envoyé sur les abords du stade. Il rebondit discrètement sur la chussure droite d'un gardien de l'ordre, qui lui n'a en principe d'yeux que pour la foule qui pourrait inclure de dangereux semeur de troubles. Mais le policier a senti sur son pied un élger impact, et machinalement il regarder le petit objet qui s'est arrêté quelques centimètres devant lui. Son attention au petit objet ne dure qu'un bref instant, car dans les secondes qui suivent, la belle propulsée par le redoutable avant centre heurte la transversale d'un gardien resté figé, et la foule pousse un monumental rugissement qui entraîne des mouvements que le policier observe minutieusement.

Ce n'est qu'après la fin du match, à l'instant t plus 18 minutes et 16 secondes, que le policier, au moment de quitter sa position, réalise qu'il a vu quelque chose de légèrement anormal au sol. Ses neurones lui susurrent que cet objet est inhabituel et mérite un peu d'attention. Il se penche et ramasse l'objet. Cela ressemble à un gros insecte, mais le policier, qui a vécu à la campagne sait parfaitement que  les gros insectes n'ont jamais trois pattes. Il regarde de plus près. L'animal suspect et inconnu est un peu mou, de couleur sombre, et probablement mourrant: sur son corps de minuscules taches de couleur semblent se déplacer lentement. Le policier décide d'emmener cette pièce au centre d'urgence dont la police dispose à coté du stade. Il la montre à son supérieur, un officier de police qui le regarde de haut et se moque de sa trouvaille grotesque, qu'il prend pour un vilain jouet d'enfant, du genre de ceux que l'on reçoit en cadeau avec les friandises que sa fille lui demande trop souvent. L'officier est impatient de rentrer, de retrouver cette jolie métisse qu'il connaît depuis 10 jours et qui sait se tortiller si joliment sous ses mains. Il remplit en vitesse un rapport minimal en interrogeant le policier du terrain qui lui fait perdre un temps précieux, puis jette un coup d'oeil sur la pièce incriminée. Mais elle n'est plus là. Elle a disparu, ou plutôt elle s'est transformée en un petit tas de poussière gris bleutée. L'officier demande au policier s'il s'agit d'une blague, et le regarde droit dans les yeux. L'autre le regarde avec de grands yeux ronds, un air innocent qui semble convaincant tant il est niais. L'un et l'autre reardent à nouveau le tas de poussière, de plus près, et concluent volontiers qu'il n'y avait rein à observer ni à conclure. Le rapport entamé est déchiré. Lorsqu'il parlera à son beau-frère, qui est biologiste, de cet animal à trois pattes qui a été réduit en poussière, celui-ci rit tellement que plus jamais le policier n'évoqua cette bizarre péripétie.

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Mais cette scène, avant, pendant et après l'instant t, n'échappa pas à d'autres observateurs. A 110 000 km de la Terre, sur un grand écran circulaire, qui affiche la scène prise sous un très large angle de vue, apparurent divers protagonistes de cette scène: l'herbe intensément verte de la pelouse suréclairée du stade; la foule toute animée de mouvements collectifs et individuels ; les mouvements de la balle entre les joueurs; l'ailier véloce qui propulse la balle vers la zone du rectangle; la trajectoire de la balle qui, imprévisiblement, se dirige vers le point haut d'où est prise la vue. Le choc au temps t, et l'image qui devient tournoyante et chaotique; le vert de l'herbe qui se rappoche et s'intensifie, la chaussure du policier qui emplit l'image pendant une centième de seconde; l'image ensuite, stable pendant une assez longue période, qui montre des brins d'hernes et à travers ceux-ci les joueurs courrant de concert vers telle ou telle part du terrain, et aussi la foule lointaine, et aussi une part du ciel mal révélé à cause des puissants projecteurs qui encadrent le stade. Puis la main du policier, et des déplacements chaotiques à nouveau vers un nouveau décor - le centre de police d'urgence, et l'image de deux humains qui échangent des mots et des signes en regardant de temps en temps vers la caméra. Puis soudain l'image s'éteint, et l'écran qui l'affichait redevient translucide.

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