Impasses et futur de l'économie de l'information

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De "Cent ans de solitude" à "Tintin et les Picaros"...

De "La 9ème symphonie" à "Back in USSR"...

De "Autant en emport le vent" à "Pulp fiction"

De "MS windows" à "Ubuntu"...

De "La Joconde" à "Guernica"...

Quel est le point communs de tous ces objets ?

Ils constituent de l'information, et ils sont concernés de près ou de loin par l'économie de l'information.

L'économie de l'information est particulière pour des raisons discutées plus bas.

 Quatre économies : la matière, l'énergie, les services et l'information

Matière

L'économie de la matière est la plus ancienne.

La matière se duplique-t-elle ? Non. Elle se transforme, mais elle ne se crée ni ne se duplique.

La matière est-elle stable et facile à entreposer ? Oui, plutôt.

La matière est-elle à détenir ou à consommer ? Les deux: le meuble se détient, la pomme se consomme.

Energie

L'économie de l'énergie est également ancienne, mais son développement important date de la révolution industrielle.

L'énergie se duplique-t-elle ? Non. Elle se transforme, mais elle ne se crée ni ne se duplique.

L'énergie est-elle stable et facile à entreposer ? Non. Le transport, la transformation, le stockage de l'énergie sont plus ou moins complexes et coûteux suivant les formes d'énergie. De plus la transformation d'énergie se traduit généralement par une perte, une dissipation.

L'énergie est-elle à détenir ou à consommer ? In fine, nécessairement à consommer.

Services

L'économie des services est également ancienne, et elle a pris des formes très variables.

Les services se dupliquent-t-ils ? Ils se répètent, mais ne se dupliquent pas.

Les services sont-ils entreposables ? Non.

Les services sont-ils à détenir ou à consommer ? A consommer.

Information

L'économie de l'information est la plus récente. Plus précisément, l'économie de l'information dégagée de ses supports physiques est la plus récente.

L'information se duplique-t-elle ? Oui. Sa duplication représente un coût dérisoire, qui n'est lié qu'à l'équipement et à l'énergie requis par la duplication.

L'information est-elle stable et facile à stocker ? Oui, très.

L'information est-elle à détenir ou à consommer ? Elle se prête à la détention, mais à cause de la duplication, la détention a une valeur infiniment élastique. Elle se prête aussi à la consommation, et même à la consommation multiple, répétée sans usure ni limite.

Spécificités de l'économie de l'information

Evolution observée

Pendant longtemps, l'économie de l'information était liée aux supports physiques et à la valeur des supports. Dans les cas de la musique, c'étaient les musiciens, les orchestres, les disques vinyles, les CD. Dans le cas des œuvres visuelles, c'étaient les tableaux, les cadres. Dans le cas des œuvres textuelles, c'étaient les livres. Dans le cas des films, c'étaient les bandes.

Tout cela change avec l'émergence des processus digitaux. Les textes, les musiques, les images, les films sont transformés ou réduits à un contenu informatif, digital. Dès lors ces objets économiques passent de l'économie de la matière à celle de l'information, et les règles de duplication, stabilité, stockage, changent totalement. Ainsi, dans le domaine musical par exemple n'importe quel citoyen de la planète sera rapidement en mesure de stocker des milliers ou de millions de morceaux, de les dupliquer et des les offrir à ses amis sans effort particulier.

Face à ces transformations, les acteurs économiques impliqués mènent un combat d'arrière-garde un peu ridicule. Appuyés par d'excellents avocats, ils s'organisent autour du concept central de propriété intellectuelle, et cherchent à maintenir des revenus autour de la diffusion de contenus informatifs. Cette démarche ne tiendra au mieux qu'une ou deux décades encore, et il vaut mieux imaginer ce qui pourrait advenir ensuite, ce qui devra advenir ensuite.

Où est la valeur de l'information ?

[ Il y a dans l'économie de l'information une sous-classe particulière, qui ne fait pas l'objet de cet article. Cette sous-classe est celle des secrets, et englobe les secrets scientifiques, économiques, politiques... Les secrets ont une valeur particulière liée à l'impossibilité totale de dupliquer l'information. D'une manière, c'est une anti-économie. ]

L'information est infiniment duplicable à coût dérisoire. Elle est également consommable à répétition indéfiniment.

De ce fait, il faudrait mathématiquement lui donner une valeur économique V, qui obéisse à l'équation  V = 1000 x V .

Ceci amène à penser que la valeur économique de l'information est nulle.

Si une économie de l'information doit exister, alors elle ne peut donc se baser sur la valeur de l'information elle-même.

Mais elle peut être organisée autrement, se baser sur autre chose. Ce qui a de la valeur, ce n'est pas l'information. C'est l'acte de création, et l'adhésion ou l'enthousiasme que suscite cet acte. Ceci peut paraître éthéré, mais dans un contexte économique, force est de constater que l'information est plus éthérée encore que l'acte de création. L'enthousiasme est présent, il peut être puissant, il a de la valeur. Est-il mesurable ?...

Considérant cette spécificité, différents modèles sont discutés et évalués ci-dessous.

Les micro-paiements

Les distributeurs de contenu digital misent encore sur des micro-paiements. Mais le comportement du consommateur étant dirigé vers l'économie et la paresse, le chargement combiné au micro-paiement a peu de chance de rivaliser avec le chargement gratuit et immédiat.

La publicité

Une idée assez répandue et apparemment prometteuse est celle de la rémunération par l'interception forcée de publicité adressée au consommateur. Certes cela peut fonctionner, mais les exemples de comportement récents des consommateurs internautes montrent que ceux-ci ne sont ni dupes ni résignés. Chaque fois qu'une variante ad-free est disponible, celle-ci obtient un succès lié à la pertinence de cet argument, Le consommateur n'apprécie pas trop d'être pris en otage contre son gré. Au mieux il accepterait ce mécanisme s'il ressent une appétence pour les contenus publicitaires eux-mêmes. Bref, disposant du choix, le consommateur s'écartera des solutions à contenu publicitaire imposé.

Les événements et les supports

Pour beaucoup de productions artistiques, il existe à coté du contenu digital disponible en chargement une notion d'événement, ainsi qu'une notion de support.

Une œuvre musicale peut avoir une valeur magnifiée par un cadre particulier. La présence physique des artistes, le lieu, le caractère historique de l'événement vient alors ramener le modèle économique au cadre de l'économie matérielle. Il est juste et normal que ce cadre festif donne lieu à la rémunération que le consommateur est prêt à lui consacrer.

De même la disponibilité d'œuvres digitales combinées à des supports remarquables organise le même transfert vers l'économie matérielle, avec les conséquences décrites plus haut.

Mais cette dissociation entre support matériel et contenu digital laisse entier le second versant du problème, au moins pour les créateurs qui estiment que les événements et supports ne peuvent suffire à couvrir leurs efforts créatifs. 

Les systèmes à paire de clés

Les informaticiens et cryptologues ont construit une élégante solution mathématique pour des problèmes de messagerie (voir desription). Lorsque cette technique est installée, chaque membre est identifié par une paire de clés: sa clé publique et sa clé privée. Grâce à certaines fonctions mathématiques, il est possible d'authentifier un message, c'est à dire de garantir au récepteur l'identité de l'émetteur. Il est également possible à l'émetteur d'encrypter le message envoyé de telle sorte que seul le destinataire soit en mesure de le décrypter. 

En théorie, ce dispositif pourrait permettre une diffusion one-to-one des créateurs vers les consommateurs. Le consommateur se verrait garantir la qualité - l'authenticité - du contenu reçu. Le créateur produirait des contenus accessibles à un seul utilisateur. 

Cependant, il existe un point faible à ce dispositif, et ce point faible est précisément celui qui rend aujourd'hui incertaine l'utilisation des DRM (Digital Right Management, gestion des droits numériques). Ce point faible provient du fait que si un consommateur est en mesure à la fois de lire un contenu et de le ré-enregistrer, il est aussi en mesure de construire des copies non-individuelles, donc non-protégées, des contenus chargés. Pour le ré-enrégistrement, il suffit d'un dispositif de capture : micro réel ou virtuel , scanner, appareil photo, caméra.

La solution des paires de clés est donc incomplète ou inopérante. Pour y remédier, il faudrait soit interdire les dispositifs de capture, soit imposer des dispositifs de lecture incapables de lire des contenus non protégés, et de plus interdire tout autre dispositif de lecture. Peu réaliste.

Les donations spontanées

Dans le domaine du logiciel, mais aussi dans le domaine musical ou littéraire, une démarche qui rencontre un intérêt de principe est celle de la donation. L'auteur du logiciel, du texte ou de la musique met sa production à disposition du public gratuitement, mais il suggère à celui-ci que cette production est un effort qui mérite rémunération, et que cette rémunération peut se réaliser par des donations de montants quelconques. Cette logique est à la  base d'initiatives assez remarquables telles que l'encyclopédie en ligne Wikipedia, ou l'operating system Linux (dont Ubuntu cité plus haut est une variante populaire). Ce sont des exemples de productions traduisant de l'innovation non lucrative.   Ceux qui y consacrent leur énergie appliquent une philosophie qui mérite d'être analysée. Leur préoccupation première est de produire, d'être utile à la communauté, et cette préoccupation là l'emporte sur l'efficacité du bizness model censé transformer compétences et créativité en revenus. 

La mesure de l'enthousiasme

Il y a un autre point commun entre les différents objets ou œuvres cités au début de cet article. Ce point commun est l'activité artistique qui a servi à leur production, ou, de manière plus générale et englobant les logiciels, l'activité créatrice qui a servi à leur production. Il s'ensuit que ces  objets tirent leur sens de l'enthousiasme qu'ils suscitent. Leur valeur économique est liée à cet enthousiasme. Et le but des créateurs qui les produisent est souvent d'être reconnu, voire admiré, et mieux encore de susciter l'enthousiasme.

Le modèle proposé ici se base sur cet enthousiasme et sur sa mesure. Il s'articule autour de diverses composantes :

  • La notion de 'subvention pour production créative' (SPC).
  • L'état qui joue le rôle de plate-forme de distribution des SPC.
  • Une base de données globales (BDG).
  • Le créateur producteur de contenu créatif - contenu généralement quelconque, mais entrant dans une représentation informatique digitale.
  • Le consommateur de contenu créatif.

Fonctionnement

Le créateur produit ses œuvres, les enregistre dans la BDG, et s'il le souhaite en fait la promotion par les moyens qu'il juge utile. Le créateur est soit un individu, soit une quelconque association d'individus.

Le consommateur explore librement le contenu de la BDG, et charge gratuitement tous les contenus qui lui plaisent. Le consommateur n'a qu'une contrainte: il doit mesurer et exprimer son enthousiasme pour le contenu et/ou pour le créateur, sous forme de chiffres sur une échelle d'enthousiasme. Le consommateur met à jour comme il le souhaite ses mesures d'enthousiasme.

Pour chaque consommateur, un algorithme passe en revue l'ensemble des enthousiasmes émis, il les pondère en tenant compte de leur ancienneté, et produit une répartition d'enthousiasmes. C'est un ensemble de chiffres dont la somme est égale à 1, et dont chacun représente la part d'enthousiasme du consommateur pour une créateur de contenu. La BDG affiche ces chiffres par consommateur et par créateur.  Une autre partie de l'algorithme additionne les enthousiasmes de tous les consommateurs et poursuit le calcul à intervalles réguliers, par exemple toute les semaines, pour déterminer la part que chaque créateur perçoit. Il s'agit d'une part de l'enveloppe globale des SPC. Cette enveloppe globale est déterminée par les autorités ad hoc des structures de l'état, sachant qu'elle couvre toutes les formes de production de contenu digital, des musiques aux films en passent par les logiciels, les images, les textes...

La solution proposée suppose que l'état joue un rôle central et distribue les SPC. Mais bien entendu les SPC sont financées indirectement par le contribuable. Il s'agit donc d'un modèle où le consommateur s'est transformé en contribuable, mais un contribuable avec un pouvoir de décision économique direct. Sa contribution ira à ceux qu'il désigne.

Dans ce système, il y a un minimum d'intermédiaires entre le créateur et le consommateur. Le mécanisme d'allocation est particulièrement transparent. Et enfin les revenus des créateurs dont directement liés à l'enthousiasme qu'ils parviennent à susciter.

Dérives possibles du modèle de l'enthousiasme.

Il serait naïf de concevoir un modèle sans entrevoir les dérives possibles des acteurs qui y joueraient un rôle intéressé.

Dans le cas du modèle de mesure de l'enthousiasme, on peut notamment imaginer que plusieurs citoyens opportunistes préféreraient créer des œuvres factices et s'auto-enthousiasmer plutôt que des 'céder' à d'autres leur enthousiasme et les revenus qui peuvent en découler. Pourrait-on interdire cela ? Eventuellement, mais cela n'aurait aucune efficacité concrète, car les opportunistes pourraient s'organiser en chaînes, groupes, communautés pour obtenir les mêmes effets. L'autre question est: devrait-on interdire cela ? Ce comportement aurait pour enjeu la contribution d'un individu dans le mécanisme de rétribution globale, et cet individu exprime sa défiance pour les créations proposées, son refus de s'enthousiasmer pour d'autres, ou son désir de ne s'enthousiasmer que pour sa propre personne. N'est-ce pas son droit ? La réponse est probablement oui, mais il faut ajouter que la base de données globales afficherait sans ambiguïté ce comportement d'auto-enthousiasme, cet égoïsme culturel. Si cet individu est par ailleurs fort consommateur de contenus digitaux - ce qui figure également dans la BDG - alors c'est la transparence et la pression sociale qui sont les gardiens de ces dérives aux enjeux minimes.


Janvier 2009.
Philippe Gonze.
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