Croissance, compétition, innovation : mythes à balayer et à remplacer ?

De Lillois Fractale Wiki
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Le capitalisme est une transposition de la théorie de l’évolution, où les espèces sont remplacées par les entreprises. La compétition des espèces s’y retrouve comme compétition des entreprises. Le succès compétitif par la prolifération de la descendance et des espèces dérivées s’y retrouve comme le succès compétitif par la croissance des parts de marché, des bénéfices, des chiffres d’affaires. La mutation apportant un avantage dans la lutte pour la survie s’y retrouve comme innovation. Croissance, compétition et innovation : ces trois piliers du dogme libéral reflètent les rouages principaux de la théorie de Darwin : prolifération, lutte pour la survie, mutations. Dans chacun des cas, le succès du mieux adapté implique l’extinction ou la régression des compétiteurs moins performants. Dans ces théories, nous nous voyons toujours bien dans le rôle du sélectionné innovant, de l’homo Sapiens triomphant, de la multinationale aux succès ininterrompus.

La question essentielle dans ce qui suit est celle de la stabilité de ces deux processus. Les contemporains de Darwin voyaient la compétition des espèces comme un processus globalement stable, avec de nouvelles espèces proliférant et se diversifiant sur les décombres de celles à qui la compétition n’a pas réussi. Les espèces naissent et meurent, et la considérable diversité de celles que nous avons sous les yeux montrent que l’effectif global des espèces ne peut faire que croître. On observe leur croissance en nombre et en diversité, l’occupation de toutes niches viables, des équilibres évoluant lentement vers de nouvelles adaptations, et une amélioration globale de la qualité des génomes sélectionnés.

Bien entendu, cette théorie a été adaptée depuis Darwin. L’évolution se manifeste quelquefois de manière continue, mais le plus souvent elle implique des à-coups, des points d’équilibre plus ou moins instables, des solutions de continuité. Des groupes dominant spectaculairement leur biotope disparaissent brutalement, pour des raisons toujours sujettes à spéculations. Des espèces peu nombreuses supplantent tous les compétiteurs dans des biotopes très variés. Une super espèce obtient une super adaptation qui lui permet de mettre sous le contrôle de son imprévisible bienveillance toutes les autres espèces.

A propos de l’évolution des espèces, on considère généralement que ce processus est la synthèse de deux force antagonistes : d’une part un générateur aléatoire, celui qui produit des mutations au hasard, bénéfiques parfois, désavantageuses en majorité ; et d’autre part un filtre sélectif, la sélection naturelle, qui teste toutes les variantes construites par le générateur et ne retient que celles qui présentent des bénéfices comparatifs. On oublie toujours de mentionner que pour fonctionner, le processus évolutif a impérativement besoin d’un troisième rouage, qui est le cloisonnement des biotopes d’essai. Ce cloisonnement est indispensable au processus de spéciation, qui permet à une espèce d’en dériver deux ou davantage, qui permet de bourgeonner à l’arbre entier du vivant. Le cloisonnement est matérialisé par des océans et des chaînes montagneuses, ou encore par une stratification d’un milieu géographiquement homogène. Sans cloisonnement, les variantes restent en contact, et leurs génomes continuellement brassés empêchent la spéciation.

Tout ce qui précède semble loin des entreprises et du capitalisme. Cependant la transposition formulée supra peut être étendue à toutes les remarques formulées à propos de l’évolution des espèces. La disparation de secteurs économiques entiers, le partage de la puissance entre un petit nombre de giga-entreprises, l’apparition de multinationales planétaires… peuvent être perçus dans cette analogie.

En particulier, la question du cloisonnement des compétiteurs – espèces ou entreprises – est cruciale, et pourtant passée sous silence. Le dogme libéral martèle « marché unique » ou « compétition globale » en vantant auprès des entreprises les perspectives de juteuses exportations vers des horizons de plus en plus vastes. Pour un biologiste, cette idée est d’une criante naïveté. Car un biotope homogène, ou tous les compétiteurs se battent pour les mêmes ressources n’est pas fécond en terme de spéciation. La mise en contact de nombreux biotopes n’augmente pas le montant global des ressources disponibles, et donc la compétition est obligatoirement plus féroce, mais ne saurait offrir des avantages à tous les compétiteurs. Pour une entreprise accroissant son volume d’affaire, il y aura forcément une ou plusieurs entreprises qui seront contraintes de réduire les leurs – une espèce contrainte à disparaître ou déguerpir. Ceux qui pensent le contraire ne peuvent s’appuyer que sur l’idée d’une croissance permanente et infinie des marchés à se partager. Il s’agit bien sûr d’un postulat suicidaire. L’autre postulat suicidaire est de supposer qu’il suffit que chacun des acteurs puisse scander « innovation » assez fort pour être sûr de surpasser les autres. Cet argument ne peut sauver que le tout petit nombre de ceux qui frappent plus vite et plus fort que les autres, et cela même temporairement.
Pour prévenir les convulsions d’un monde libéral en déséquilibre, il est donc indispensable – c’est notre thèse – de reconstruire des formes de cloisonnement, et de prévenir l’inclination au gigantisme des entreprises. Ces deux objectifs sont intimement liés.

Dans un biotope vaste et homogène, dans un marché unique et global, il ne peut subsister à terme qu’une seule espèce-entreprise : celle qui aura su s’adapter un peu mieux que toutes ses concurrentes. Les concentrations sectorielles qui ont peuplé le paysage financier des dernières décennies montrent le chemin : de moins en moins d’acteurs, en compétition de plus en plus frontale, de plus en plus féroce, chacun clamant avec la même conviction volontariste que son pouvoir innovant est un argument déterminant. Dans ce biotope vaste et homogène, il est clair aussi que de nouveaux acteurs n’ont que d’infimes chances de se frayer un chemin. L’initiative entrepreneuriale à petite échelle est contrainte de s’en écarter.

Au contraire dans une multitude de biotopes extrêmement localisés ou spécialisés, des espèces-entreprise de taille moyenne et petite peuvent être juxtaposées, chacune saine et prospère dans un territoire restreint. L’initiative entrepreneuriale accède à davantage de cibles, et n’est pas barrée dans son élan par le gigantisme de concurrents tout-puissant. Le processus de spéciation peut s’exprimer et générer une diversité évolutive féconde.

Quels sont, en termes économiques, les mesures qui permettent de traduire cette analyse ? En voici quelques-unes, qui seront citées ici sans entrer dans l’analyse des dangers et contraintes qui doivent les entourer.

Il est suggéré d’inciter les entreprises à se spécialiser sur leur métier de base et à y exceller, et en même temps comme corollaire de freiner leur tendance à la diversification lorsque celle-ci les amène en terrain de compétition frontale avec d’autres. Il est suggéré d’encourager l’innovation lorsque celle-ci s’exprime au sein du métier de base, mais de la freiner lorsque l’innovation suscite la diversification et éloigne du métier de base. Il est donc indirectement suggéré à ces entreprises de maximiser les bénéfices à chiffre d’affaire constant, ce qui implique de renoncer à la croissance comme priorité.

Il est suggéré d’encourager le découpage des entreprises selon leur secteur d’activité, et ainsi de limiter la diversification intra entreprise, pour en faire des acteurs maintenus à une taille adéquate. Cette scission pourrait être le but de la prospérité de l’entreprise - et de son actionnaire. Cela suppose aussi que la culture des contrôles financiers complexes et tentaculaires qui lie les grands acteurs économiques soit désavouée.

Il est suggéré de prévenir le gigantisme en taxant progressivement le chiffre d’affaire plutôt que le bénéfice ou autant que le bénéfice. Bien sûr c’est un fondement du capitalisme qui est touché. Est-ce un tabou ?

Il est suggéré, pour simuler une forme de cloisonnement géographique, de taxer à coté de la valeur ajoutée, la distance entre production et consommation. Cette idée mériterait de vastes développements que ne peuvent contenir ces colonnes.

Ces suggestions remettent en cause beaucoup des fondements de notre monde. Elles ne prennent leur sens que dans un contexte où sont également mis en cause la notion d’entreprise, mais encore les notions d’emploi, de travail, de démocratie, de particratie, ainsi que les modèles collectivistes et libéraux… Mais cela c’est une autre, une plus longue histoire: celle, notamment du modèle M3M.


Novembre 2008.
Philippe Gonze.
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